L’APPEL DU DÉSERT – 5

Jour 3 : Avis de grand vent

50 nuances de bleu

Lundi 19 janvier 2026.

Aujourd’hui, un vent tenace souffle dès le matin. Il a d’ailleurs soufflé si fort la nuit dernière qu’un pan de la tente s’est affaissé sur Pascal, qui a d’ailleurs géré la situation en totale discrétion et efficacité ! Groggy par quelques premières tensions musculaires pour certains, nous savourons l’installation du rituel matinal qui précède le départ : rapide toilette-lingettes, salutation au soleil pour les uns, paquetage, petit-déjeuner sur natte, remplissage des gourdes. Ce sera notre journée la plus « aérée », nous progressons donc dans l’art de nous enturbanner dans notre hawli – mention spéciale à Montaine pour son talent tiré d’un tuto YouTube, mais le mieux est sans nul doute l’expertise de Mohamed !

Les hommes bleus du Sahara

Les vêtements traditionnels largement portés sont confectionnés à partir de très beaux tissus, souvent dans les teintes bleues et blanches. Conçus pour supporter les conditions de vie difficiles, entre soleil, chaleur et vents de sable, ils donnent aux Mauritaniens une indéniable élégance :

  • Le boubou (ou daraa/drâa), longue et ample robe aux manches repliables et parfois ornée de broderies blanches ou dorées
  • Le sarouel (pantalon bouffant) porté avec une longue ceinture en cuir dont les pants descendent jusqu’aux chevilles
  • Le chèche (ou haouli/hawli) très long à savamment enturbanner pour protéger le visage
  • La djellaba souvent de couleur marron peut s’ajouter par-dessus pour une meilleure protection contre le vent et le froid

Les quelques femmes croisées, vendeuses de pacotilles près des oasis ou au marché d’Atar, portent quant à elles la melafah, sorte de long sari aux couleurs variées et chatoyantes, dont elles s’enroulent de la tête aux pieds.

Seuls au monde

Depuis Lemgualeg, nous faisons cap plein ouest dans la direction du mont Aroueiguige. Nous traverserons de nouvelles dunes et de vastes steppes de sable parsemées de végétation, la fameuse herbe à chameau. La matinée de marche est longue, le soleil tape, faisant concurrence au vent tenace, mais la nature est majestueuse.

Après la pause méridienne, nous repartons avec un objectif plus ou moins flou au loin. Ça monte et ça descend, comme un faux plat géant et sans fin. Notre équipe de randonneurs se fait plus silencieuse et s’allonge de plus en plus, sur ce territoire infini. Les jambes tirent, les genoux couinent, un pas, puis l’autre.

Profitant de l’observation de traces animales dans le sable et d’une pause eau-dattes, Mohamed nous narre la légende du singe et du lièvre, souvent contée dans cette région du Sahara, et illustrant avec humour l’art de la ruse et de la patience.

Le singe et le lièvre

Il était une fois en pleine forêt Tibo le singe, assis paisiblement sous un acacia, quand tout à coup il reçut la visite de Swamba le lièvre :

  • Le lièvre : Est-ce que tu sais ce que les gens disent de toi ? Eh bien ils disent que tu ne peux pas rester un seul instant sans te gratter le corps ! Il y en a même qui disent que ta mère t’a enfanté dans une fourmilière et depuis les fourmis sont dans ta chair, ce qui explique cela !
  • Le singe : C’est faux, moi je peux rester une heure, deux heures, 24h même, sans me gratter le corps ! Tu racontes n’importe quoi toi aussi avec tes longues oreilles qui semblent défier le ciel ! Est-ce que tu as entendu ce que les gens disent de toi ? Ils disent que tu ne peux pas rester un seul instant sans te retourner à gauche, à droite et regarder en bas et en haut.
  • Le lièvre : C’est archi faux je peux rester une heure, deux heures, 24h même, sans me retourner !
  • Le singe : Alors faisons un pari pour vérifier ça !
  • Le lièvre : D’accord, mettons-nous l’un en face de l’autre pour voir qui de nous deux restera le plus longtemps, toi sans te gratter ou moi sans me retourner.

Au bout d’une bonne heure de concentration pendant laquelle aucun ne bouge ni ne parle…

  • Le lièvre : Si on se racontait des histoires pour meubler le temps ?
  • Le singe : D’accord, vas-y commence !
  • Le lièvre : Tu sais il y a longtemps, j’ai participé à une guerre. Si tu savais comment les balles fusaient, elles nous venaient de tous les côtés, du côté droit, du côté gauche…, dit-il en se tortillant à droite, à gauche.
  • Le singe : Mais ça ce n’est rien du tout ! Moi, j’ai participé à une guerre bien plus meurtrière encore, où les balles nous tapaient sur la poitrine, des balles nous tapaient sur la cuisse gauche…, dit-il en se grattant la poitrine et la cuisse.
  • Le lièvre : J’ai gagné, j’ai gagné, tu t’es gratté !
  • Le singe : Mais toi, tu t’es retourné avant moi !

Depuis ce jour-là, quand il y a un pari manqué, on dit que c’est le pari du singe et du lièvre…

Le chant du vent

Au loin, la brume gorgée de particules de sable laisse une impression floue de pollution urbaine, qui n’est pas sans me rappeler mes années shanghaïennes, la ville en moins… Le vent nous saoule toute la journée, ce vent sec qui fait voler le sable et assèche l’air. Il s’infiltre jusque dans les trous de nos bâtons de marche, créant ainsi une petite musique évoquant une sortie en bateau. Il ne manque plus que le bruit des voiles qui claquent et les embruns…

Certains partent en éclaireur, à l’affût d’une bonne nouvelle : Où sont les dromadaires, qui empruntent souvent un itinéraire bis ? Ces arbres un peu touffus là-bas, ce serait un bon endroit pour fixer la tente ! Mohamed trace devant, comme s’il avait un train à prendre. Il répond d’ailleurs de façon évasive à nos questions sur le lieu de bivouac : « C’est là-bas, là-bas, on arrive… » Il nous avouera ensuite qu’il craignait l’arrivée d’une vraie tempête de sable et voulait nous mettre à l’abri et le plus en avant possible.

Mohamed trace devant, à la recherche du bivouac idéal

L’harmattan, vent du Sahara

Les températures dans le désert de l’Adrar en hiver sont clémentes, mais avec une variation notable : de 20 à 300 la journée, elles peuvent tomber entre 0 et 100 la nuit, mais c’est sans compter le vent.

Ce fameux vent qui souffle souvent en hiver dans l’Adrar mauritanien, c’est l’harmattan. Un vent sec et poussiéreux, qui provient du nord-est vers le sud-ouest, et sévit de décembre à mars. Chaud la journée mais froid la nuit, cet alizé règne en maitre des cieux, et nul ne peut prédire quand il va faiblir, s’arrêter ou s’intensifier. Il donne le plus souvent un ciel clair et dégagé, une luminosité intense, parfois voilée de particules de sable et poussière dans l’atmosphère.

Avec une fois encore plus de 30.000 pas et de 17 km au compteur (« Ah bon, pas plus ?! »), nous arrivons enfin au bivouac de Gleib Sfar, aux airs de savane évoquant l’univers du film d’animation Madagascar. Ce soir, après un moment de pause autour du feu, nous dinerons sous la tente en raison du vent.

Nous nous sentons ivres de cette journée ventée, de ce temps qui s’étire infiniment, de ces jours qui se répètent sans pourtant jamais se ressembler, à la fois déconnectés et reconnectés à l’essentiel. Nos repères s’estompent, nous sommes déboussolés mais heu-reux !

A SUIVRE…

Merci à mes amis randonneurs pour leurs photos.

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